16 juin 2026

Actualité

Protection de l’enfance : Madame la Haute-Commissaire à l’Enfance, les mots ne suffisent pas, il nous faut des moyens !

Sarah El-Haïry, ex-ministre et haute commissaire à l’enfance, était vendredi soir (le 12/06/2026) dans les locaux de Sud-Ouest pour répondre aux questions de « Face aux lecteurs ». Le SNES-FSU y était invité pour interroger la ministre. Le temps a manqué et les questions du SNES-FSU n’ont pu être posées mais les entretiens ont été écoutés avec attention. Les réponses apportées par la ministre aux participantes ont sonné bien creux au vu des enjeux, particulièrement les réponses aux interrogations portées par Maître Christine Maze, représentant l’association La Mouette (association de défense et de protection de l’enfant et de soutien aux familles de victimes) et par les représentantes des victimes de Bétharram et St-Genès.

Réponse à Sarah El Haïry suite à son passage dans le dispositif « Face aux lecteurs » de Sud-Ouest

Madame la ministre,

Vous nous avez délivré vendredi soir dans les locaux du journal Sud-Ouest une démonstration de communication. Nous déplorons cependant que vous n’ayez apporté aucune réponse concrète aux questions qui vous ont été posées sur la protection de l’enfance et des femmes. Vous vous êtes employée durant 1h10 à présenter l’existant et à contourner la question au coeur du sujet des politiques de protection : celle des moyens. Vos réponses ont laissé vos interlocuteurs et interlocutrices sur leur faim, loin de la volonté que vous affichez par ailleurs, et à laquelle nous ne pouvons que souscrire : redonner toute sa place à l’enfant dans notre société, cesser de l’essentialiser dans les discours politiques, et rendre réelle la protection des enfants et des femmes.

Vous nous expliquez sereinement qu’il y a une rupture de confiance des enfants et de leurs familles envers les institutions chargées de les protéger : la justice, la santé, l’éducation. Peut-être faudrait-il vous rappeler, Madame la ministre, que la coalition politique dont vous êtes issue, au pouvoir depuis 2017, n’a eu de cesse de plomber ces institutions ? Qu’elle s’est employée par ses discours à jeter le discrédit sur les fonctionnaires qui les servent, en particulier les enseignantes sous le ministère Blanquer, puis les magistrates ? Que tout en applaudissant nos soignantes durant le COVID, elle a démantelé le service public hospitalier et s’emploie encore à refuser l’aide médicale d’urgence ?

Nous partageons ce constat : il y a rupture de confiance, et la présidence Macron porte une lourde part de cette responsabilité. Et cette confiance ne se reconstruira pas tant que nous assisterons, drame après drame, à ces procédés abjects qui consistent à individualiser les fautes et jeter le discrédit sur les fonctionnaires qui, conscientes de l’importance de leurs missions au service de l’intérêt général œuvrent chaque jour à tenter de colmater les brèches d’un système dont la faillite a été sciemment organisée. La réaction de votre collègue ministre de la justice et ancien ministre de l’intérieur à l’assassinat de Lyhanna à Fleurance, refusant d’endosser sa responsabilité politique et préférant désigner à la vindicte populaire la procureure d’Auch, a été un nouvel exemple de cette stratégie de la fuite en avant, pratique qui déshonore le gouvernement et que nous dénonçons avec fermeté.

Pour reconstruire la confiance et permettre enfin la protection des enfants mais aussi des femmes, Madame la ministre, on ne peut se contenter de paroles, il nous faut des actes. Vous nous avez détaillé les procédures qui permettraient le recueil de la parole d’un enfant victime, son signalement puis sa mise en protection. Madame la ministre, cette procédure existe de longue date dans l’éducation, mais ne peut fonctionner que si la justice et l’aide sociale à l’enfance ont les moyens d’étudier les informations préoccupantes transmises, de faire les contrôles nécessaires et de placer les enfants qui le nécessitent. Cela demande des moyens humains pour traiter les dossiers et des moyens matériels pour accueillir les enfants. Cela demande également une formation des professionnelles qui si elle est existante, notamment dans la formation initiale des enseignantes, CPE et PsyEN, n’est jamais mise à jour, conséquence encore une fois de moyens financiers indigents alloués à la formation continue. Cela demande également des lois qui répondent aux besoins de terrain. Ainsi le projet de loi « protection de l’enfance » que vous avez défendu devant les invitées présentes et qui doit passer au parlement d’ici l’été comporte peu de réponses réelles aux enjeux. Il passe notamment à côté des sujets sur la crise structurelle de l’ASE et plus largement des acteurs et actrices auprès des enfants. L’orientation retenue qui met l’accent sur des mesures sécuritaires et coercitives ne peut être qu’une réponse populiste, une réponse de communicantes envers une société civile qui a largement manifesté sa colère de voir se perpétuer des crimes sur ses enfants.

A contrario la FSU fait partie des plus de 150 organisations, associations et ONG appelant à l’adoption d’une loi-cadre intégrale contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants, qui permettrait de mettre fin à ces bricolages et empilement législatifs constants, et de faire communiquer convenablement l’ensemble des institutions concernées. Vous vous êtes émue, Madame, du manque de transmission entre les différents champs de la protection de l’enfance, qui travaillent « en silo » pour reprendre votre expression et nous avez expliqué que c’est le point de départ même de la création du Haut-Commissariat à l’Enfance que vous dirigez. Nous sommes d’accord avec ce constat, et vous engageons à soutenir cette proposition dont vous avez choisi de ne pas parler vendredi soir.

Vous n’ignorez pas que notre académie a été touchée par des scandales successifs d’agressions sexuelles, de viols, et de violences commis sur des élèves, en particulier dans l’enseignement privé. Au scandale de Batharram ont succédé ceux des établissement St-François-Xavier d’Ustaritz, La-Salle-Félix-Aunac d’Agen, Cendrillon St-Jacques de Dax, du collège Henri IV de Bergerac et plus récemment celui de St-Genès à Bordeaux dont la situation vous a longuement été décrite vendredi soir. Vous avez affiché la plus grande fermeté envers ces actes, mais force est de constater, là encore, que le manque de moyens de la justice conduit bien souvent à prononcer des classements sans suite, faute d’avoir pu établir la matérialité des faits. Les commissions paritaires administratives qui s’en suivent, si elles se positionnent pour des sanctions en réponse à un manque de probité dans l’exercice des fonctions d’enseignantes, d’AED, d’AESH, de CPE ou de PsyEN, ne sauraient se substituer à la justice ou au corps médical pour juger si une professionnelle a sa place au contact d’enfants ou d’adolescentes. Côté éducation nationale, les moyens font encore défaut. Nous vous rappelons, Madame la Ministre, que nous n’avons pas de médecine du travail, que les enseignantes ne voient qu’une fois, lors de leur entrée dans la carrière, un médecin généraliste « habilité par l’éducation nationale » en guise de contrôle de médecine du travail. Dans l’académie de Bordeaux, la médecine de prévention, qui ne saurait se substituer à une réelle médecine du travail, ne compte que 4 médecins, et le poste de médecin conseiller-technique du Recteur est inoccupé depuis plus d’un an. Nous nous étonnons également de la différence de traitement de ces dossiers disciplinaires entre l’enseignement public et l’enseignement privé, les sanctions prononcées en définitives par l’administration ne semblent pas à même niveau pour des faits de même gravité.

Nous nous inquiétons également de la répétition de ces scandales dans l’enseignement privé confessionnel. A ce propos, la proposition de loi Spillebout-Vannier que vous avez mentionnée lors de l’entretien constitue une avancée, mais le texte adopté à l’Assemblée Nationale contient désormais des dispositions inacceptables qui affaiblissent le contrôle, notamment financier, des établissements privés sous contrat. Les organisations représentatives des personnels d’éducation et d’enseignement de l’enseignement public doivent être réintégrées dans la commission qui contrôle ces financements et les CAEN doivent retrouver leur droit à émettre un avis éclairé sur ce sujet. Dans ce domaine, le tête-à-tête administration/privé institué par cette loi est dangereux, il renforce le dualisme scolaire. Les moyens délégués au contrôle des établissements privés sous contrat restent insuffisants, ils doivent être augmentés et surtout pérennisés dans le temps.

Enfin Madame la ministre nous souhaitons vous rappeler l’importance des programmes EVAR et EVARS adoptés l’an dernier, entrés en vigueur en septembre, et qui permettent de protéger toutes les enfants. Des voix politiques ont tenté de vider ces programmes de leur intérêt au nom d’un puritanisme hors de siècle et le ministère a eu la sagesse d’écouter les alertes des syndicats, pour qu’ils retrouvent toute leur substance, dont la FSU qui s’est particulièrement battue pour la naissance de ces programmes. Néanmoins un programme sans les moyens de son application reste, là encore, largement un exercice de communication. Bien que ce programme stipule que toutes les élèves doivent bénéficier, chaque année, de 3 séances spécifiques d’EVARS d’une durée conseillée de 2h et en-dehors des contenus disciplinaires habituels, aucun établissement n’a été abondé sur sa dotation pour permettre le déroulé de ces heures, aucun établissement n’a reçu de dotation budgétaire spécifique pour permettre les interventions rémunérées d’associations agréées Education Nationale. Dans l’académie de Bordeaux le SNES-FSU a soumis à l’administration dès mai 2025 la possibilité d’une formation obligatoire VSS sur le lieu de travail, la nécessité d’intégrer l’EVARS à la formation initiale mais aussi continue, sous forme obligatoire, de tous les personnels, comme cela a pu être fait pour le harcèlement ou la laïcité. Aucune disposition n’est prise pour le moment en ce sens, les formations EVARS, au volontariat, restent très hétérogènes dans la qualité du contenu délivré et peu accessibles. Pourtant nous le voyons dans nos stages syndicaux, eux bien remplis : nos collègues sont en demande de formation pour prévenir les violences, recueillir et transmettre la parole. Et comment s’en étonner, lorsqu’on connaît les terribles estimations de la CIVIISE : 160 000 enfants seraient victimes d’inceste, soit 3 élèves par classe, sans compter toutes les autres formes de violences sexuelles, mais aussi les formes de violences tout court.

Car Madame la ministre, cette réalité dont vous parlez si bien, celle des violences faites aux enfants, c’est aussi notre quotidien, nous qui sommes des professionnelles de terrain. Vous soulignez avec gravité que les enseignantes devraient avoir l’obligation d’alerter quand elles et ils ont des suspicions sur une possible victime, mais Madame le ministre c’est déjà une obligation légale pour toutes les citoyennes, renforcée pour les agents de l’État ! Ne croyez pas Madame la ministre que nous manquons de professionnalisme. Si nous manquons de quelque chose, encore une fois, c’est bien des moyens de faire notre travail correctement, de la formation spécifique que demandent le repérage des signaux faibles ou le recueil de parole, des personnels médicaux-sociaux comme les infirmieres, assistantes sociauxles, médecins scolaires, de personnels de vie scolaire, d’AESH et d’ATSEM. L’EVARS peut protéger tous les enfants, en leur apprenant à respecter leur corps, à respecter les autres, à connaître leurs droits et in fine en libérant leur parole. Mais pour cela il faut donner les moyens à l’Ecole d’accomplir cette mission, les moyens à la Justice et à l’Intérieur de mener à bien les enquêtes et les procédures, les moyens à la Santé de soigner les victimes. Ces moyens votre gouvernement a su les trouver pour la Défense, nous exigeons les mêmes pour les missions de service publics dont la finalité est de sauver des vies de femmes et d’enfants. Il est donc plus qu’urgent d’adopter en la matière une politique aussi volontariste que vos discours qui sonnent aujourd’hui bien creux.